« La débandade du conseil de famille ! » : Un texte de Jules C. Agboton (2e< partie)

 « La débandade du conseil de famille ! » : Un texte de Jules C. Agboton (2e< partie)

Après cette brève introduction, il laissa la parole à un des hommes venus du village qui réajusta à plusieurs reprises le boubou qu’il portait directement sur une culotte coupée dans une toile de qualité douteuse.

– Nous n’allons rien inventer. Nos traditions ont tout réglé d’avance. Votre papa a beau jouer les européens de son vivant, il n’en demeurait pas moins un des nôtres, un fils de notre terroir. Aussi, sa succession sera-telle réglée suivant nos règles.

C’est au vu de ces règles que nous avons pris les décisions suivantes. Votre mère va rejoindre le foyer de Gaby ici présent, dit-il en pointant tonton Gaby du doigt comme si nous ne le connaissions pas.

Je compris enfin pourquoi tonton Gaby paraissait gêné en tenant les propos liminaires de cette assise. Je ne peux croire qu’il ait accepté d’ajouter notre maman à ses deux épouses qu’il ne nourrissait que grâce à la générosité de notre papa.

– Votre jeune sœur s’en ira avec sa mère ! Toi, dit-il en me désignant de son index droit, tu es placé sous la tutelle de ton oncle Jonas. Quant au grand frère, l’aîné, comment s’appelle-t-il déjà ! Bref, il me suivra au village. Il est assez robuste pour m’aider au champ. J’ai en partage avec votre feu père, une grande plantation d’hévéa que je peine à gérer seul. D’ailleurs, on m’a rapporté qu’il n’assimile rien à l’école et redouble chaque classe. Il ne perdra rien à rentrer au village.

Je tournai vers mon frère mon regard plein d’angoisse. Il ne me prêta aucune attention et avait inexorablement ses yeux plongés dans ceux du vieil homme qui débitait la délibération de leur réunion. C’est vrai que Dylan reprenait sa classe de terminale mais il n’avait jamais redoublé auparavant.

– La maison de votre père étant ainsi libérée, elle sera mise en location. Il paraît que les locations rapportent beaucoup d’argent en ville. La clé de répartition des loyers telle que nous l’avions définie, sera la suivante. La moitié pour ceux qui reprennent en charge votre maman, sa fille et son benjamin. L’autre moitié sera envoyée au village pour y poursuivre les œuvres de votre papa. Au cas où vous l’ignoreriez, il s’occupait bien de ses tantes et oncles du village.

Après ses propos, le silence se fit. Je me demandais s’ils attendaient que nous exprimions nos réactions et m’apprêtais à demander à mon frère de dire quelque chose lorsque tonton Gaby se pencha à l’oreille du patriarche et lui souffla quelques mots.

– Oh, excusez-moi, j’ai oublié quelques détails dit l’homme du village lorsque tonton Gaby reprit sa position. Il se mit à tousser pendant un moment. C’était à croire que ce qu’il devait déclarer, l’étouffait.

… J’ai en effet oublié de vous annoncer le sort réservé à la voiture de votre papa, à la parcelle non clôturée dont il dispose au quartier Belleville et à ses meubles. Ils seront vendus ! Les sous seront répartis suivant la clé déjà définie dont je vous avais parlé.

A ces propos, notre maman bondit de sa natte, fit un pas au-devant de l’assistance et se mit à gronder comme un tonnerre.

– Ça suffit ! J’en ai assez entendu et je jette aux ordures toutes les conclusions de vos délibérations de vautours ! Vous n’avez aucun droit ni sur moi ni sur mes enfants. Je ferai appel aux pouvoirs publics pour vous éloigner du peu que mon époux nous a laissé.

Je n’ai jamais vu la femme qui m’a mis au monde dans cet état. Où a-t-elle pu trouver ce courage? Je me levai donc et fis un pas pour me tenir à côté d’elle afin de la soutenir. Elle remarqua ma présence et me tint la main.

– Je vais élever seule mes enfants. Sans l’aide ni assistance d’aucun d’entre vous. Je vous poursuivrai devant la justice si vous tentez de mettre en jeu votre plan diabolique, leur dit-elle, les parcourant un à un d’un regard courroucé. Elle s’attarda sur tonton Gaby et le toisant, elle lui dit :

– Je ne savais pas que je te plaisais et que tu nourrissais même l’envie de faire de moi, ta troisième femme ! Toi, un mendiant insatiable incapable de nourrir ta famille sans l’aide de mon mari ! Maudit sois-tu ! Le fantôme de mon mari viendra chaque nuit te tourmenter jusqu’à la démence !

Pendant que maman vociférait sur cette assistance médusée, mon frère aîné se leva enfin, contourna le groupe et se dirigea vers nos appartements. Maman lui demanda où il allait mais il ne répondit pas. Il ne se retourna pas non plus. Il n’aimait pas les histoires et il parlait très peu. Nos oncles interprétaient alors son départ de la réunion comme une désapprobation des propos que tenait maman. Je le pensais aussi jusqu’à ce que mon frère réapparût, le vieux fusil de chasse de papa et une boîte de cartouches à la main.

Ce fut d’abord la confusion et une débandade totale quand mon frère se mit à armer le fusil. Dans une nuée de poussière, des chaises étaient renversées, certains oncles tombèrent, se relevèrent et tombèrent à nouveau. Le patriarche qui se donnait des airs du plus vieux de la famille, fut le premier à franchir le portail. Tonton Gaby dans un élan de lièvre, survola la clôture d’un bond,  oubliant ses chaussures.

Désespérément, maman criait à l’adresse de mon frère : Ne tire pas, mon fils, ! Surtout ne tire pas, mon premier mari bien aimé !

Ainsi déguerpis de chez nous, nos oncles ne revinrent plus jamais. Au pied levé, maman remplaça papa et avec sa pugnacité et abnégation, fit de notre vie une pleine réussite !

Bout de nouvelle (fiction)

28 mai 2022

Jules C AGBOTON

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