Adôgbè : Du riz au cauchemar

 Adôgbè : Du riz au cauchemar

Malgré que l’exercice de collecte de fonds soit soumis à l’obtention d’un agrément selon l’article 7 de loi 2012-14 21 mars 2012 portant réglementation des systèmes financiers décentralisés, beaucoup de structures s’adonnent illégalement à l’épargne au Bénin. Depuis décembre 2021, le débat sur « adogbè », une forme de collecte d’épargne illégale contre produits vivriers, suscite moultes réactions. Le préfet du Zou, Firmin Nouatin, l’a récemment interdit dans son département. Dès lors, les voix s’élèvent. Les unes pour décrier ce système d’épargne « adôgbè », les autres pour dire tous ses bienfaits.

Nous sommes le jeudi 3 février à Cotonou. Dame Véronique est revendeuse d’essence de la contrebande à Akpakpa, un quartier dortoir de Cotonou. Assise devant ses bouteilles exposées au soleil, elle prenait de la bouillie de sorgho ce matin lorsque nous l’avons croisée, pour une vox populi. A l’évocation du « adôgbè », elle failli renverser sa bouillie et le sourire qui faisait rayonner son visage disparu aussitôt. « De quoi parlez-vous là ? » lança-t-elle avec beaucoup de dédain. Le terme « adôgbè » vient de raviver en elle, un douloureux souvenir dont-elle a du mal à faire le deuil. Véronique a perdu près de 300.000 FCFA, l’équivalent de 500 dollars US à cause de ce système d’épargne. Sa sœur a connu, presque, la même mésaventure (dans une moindre mesure) s’étant lancée dans une tontine. Elle raconte « J’ai pris une carte pour épargner 2.000 francs CFA par semaine. Après quatre dépôts, j’ai appris que ce n’est plus prometteur. Que certains collecteurs d’épargne ont fui. Comme sur ma carte, il est écrit qu’en cas d’abandon, l’épargnant peut récupérer le tiers de son dépôt, j’ai réclamé mon argent mais il m’a été dit ce n’est plus possible. Je venais de perdre ainsi mes pauvres sous »  conclut-elle dépitée. Comme ces femmes, nombreuses sont les personnes, flouées, qui rêvant de fêter avec riz dans les plats sont désillusionnées. En lieu et place des rires aux éclats et les «alléluias » en guise d’action de grâce à Dieu, ce sont des larmes de déception qui coulaient de leurs yeux, du 24 décembre 2021 au 1er janvier 2022. La faute au chaos instauré par le rendez-vous manqué des promoteurs de « adôgbè ».

Les causes du mal

Le préfet de département du Zou, Firmin Kouton a dû suspendre l’initiative adôgbè sur son territoire à cause des multiples plaintes. Il justifie son arrêté par le fait que beaucoup de collecteurs ou promoteurs de « adogbè » n’arrivent plus à « respecter leurs engagements ». Dès lors, la problématique de la suspension du « adôgbè », déchaîne les passions, fait couler beaucoup d’encre et de salive. A Cotonou, capitale économique du Bénin, sans doute, le point culminant de la grosse masse des clients de cette collecte d’épargne le plus souvent illégal, le sujet anime la plupart des échanges. D’ailleurs, la Cour de répression des infractions  économiques et du terrorisme (CRIET), une instance créée il y a quelques années sous le régime du président Patrice Talon, se penche sur certains plaintes de citoyens grugés. Pour dame Cécile, la faillite du système « adôgbè » est causée par la hausse des prix des produits de première nécessité. Elle donne un exemple : « Au début de l’année, un responsable d’adôgbè promet donner par exemple 4L d’huile d’arachide pendant que le bidon de 25L coûtait 19.000f CFA. Imaginez qu’en fin de l’année, le même bidon passe à 26.800 FCFA, comment va-t-il combler le gap? ». « A cela se greffent d’autres situations conjoncturelles », ajoute Théodore Monhidé, professeur en Socio-anthropologie à la faculté  des sciences sociales de l’Université d’Abomey-Calavi au Bénin. Il pointe trois gros facteurs. Le premier concerne « les promoteurs » dit-il. « Il faut souligner à leur niveau la mauvaise gestion qui s’explique par les arrangements, les dérangements et des complicités. L’arrangement consiste à vendre l’argent à autrui pour espérer avoir plus de bénéficies au moment opportun. L’autre, est lié à l’utilisation de l’argent pour leurs propres besoins pensant qu’avant décembre qu’ils pourraient recouvrer d’autres fonds pour boucher les trous creuser. Cherté de la vie et la morosité économique viennent enfoncer le clou » a expliqué le socio-anthropologue.

Parapluie de confort à bas coût

Malgré les problèmes qu’il engendre, l’importance du « adôgbè » n’est pas à démontrer selon bon nombre de personnes. Un animateur radio, bien connu de la place, confie être souscripteur de « adôgbè » depuis plus d’une dizaine d’années. «  C’est grâce à cela que je fête avec faste, sans débourser gros en décembre. Avec pratiquement 10 sacs de riz, des bidons d’huile et pas moins d’une quinzaine de coquelets en provision, je gère mes parents et ma belle-famille sans que mon portefeuille ne souffre » assure-t-il fièrement. Pour David Bogninou, opérateur économique « c’est un honneur pour les gens (sans grand moyen) d’avoir, à manger, sur leurs tables, lors des fêtes de fin d’année, du riz parfumé, du spaghetti, du poulet et des boissons. Le tout juste en cotisant 100 f CFA chaque jour parce que n’ayant pas la capacité de tout acheter en bloc en décembre » confie-t-il. Par ces temps de soudure que traverse le pays, c’est également une bonne parade pour ces personnes de s’en sortir. 

Cotiser pour assurer de quoi fêter dénote de l’état de précarité du bas-peuple aux dires de certains. Le socio-anthropologue renchérit « on dit adôgbè. Littéralement traduit du fongbé en français ça veut « tontine du ventre » cela permet donc de régler les problèmes du vivre ou du bien-être ». Et mieux, explique-t-il « Ils ont élargi cela à d’autres choses. Cette forme de solidarité va jusqu’à cotisation de l’argent pour l’achat de parcelle, du ciment pour construire des maisons afin de devenir propriétaire. Au Bénin, avoir sa propre maison est un rêve que caresse  plus d’un. Les femmes en profitent pour s’acheter des effets ». « Avant, pour une manifestation qui va mobiliser plus de 50 invités, j’étais obligée d’aller louer des ustensiles de cuisine. Mais grâce à adôgbè j’ai pu avoir des glaciaires, des plats et autres matériels de  »ago » (cérémonie de réjouissances) » se réjouit dame Collette. Il n’y a pas de doute pour le spécialiste des relations de sociale et sociétale, Théodore Monhidé. « Adôgbè » est une innovation qui permet « à ceux qui n’arrivent pas à se discipliner financière d’avoir une police et se conduire autrement afin de répondre aux besoins fondamentaux : se nourrir, de vêtir, s’éduquer, se soigner et se loger ». Selon son analyse « adôgbè » constitue « un attribut de réalisation. Car il permet à certains de changer de rang social ».


créateur d’emplois…

C’est également le constat fait. Ça absorbe un certain nombre de jeunes sans emploi. Il s’agit des personnes chargées de la collecte des fonds chez les épargnants. Aussi des structures s’organisent et planifient périodiquement leurs activités. Elles produisent elles-mêmes les poulets à distribuer aux épargnants. Actuellement, des poulets de décembre 2022 sont en train d’être élevés ici au Bénin. Dans ces poulaillers, ce sont de petits boulots créés.   

Approche de solutions

Le préfet du Zou a pris sa décision en fonction des informations qu’il a à son niveau. Et il a raison dixit David Bogninou à cause des promoteurs indélicats de « Adôgbè ». « Comme des brebis galeuses qui infiltrent et infestent les bergeries saines, c’est ainsi que ces personnes sans scrupules pourrissent l’initiative » défend-il. Ce que font les structures organisées cadrent parfaitement avec la vision du Chef de l’État, Patrice Talon, qui prône la création d’emplois. Partant de ces constats, David Bogninou fait une proposition « Il faut que les promoteurs de « Adôgbè » mènent les démarches idoines et expliquent ce qu’ils font au Président de la République. Ainsi une solution sera». Pour finir, l’opérateur économique a proposé que des dispositions soient prises pour encadrer ses structures afin de distinguer les bons de l’ivraie. « Que celles qui sont sérieuses aient une autorisations en bonne et due forme », indique-t-il.

A écouter bon nombre de béninois et l’analyse du socio-anthropologue, Il y a nécessité que les autorités au plus haut niveau réfléchissent bien  avant toute prise de décisions concernant « adôgbè ». Sinon il y a un risque de jeter le bébé et l’eau de bain.

Arnaud ACAKPO (Coll)

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