Conte : « Ce n’est pas partout, on fait ça »

 Conte : « Ce n’est pas partout, on fait ça »

Il était une fois dans une contrée lointaine, aussi éloignée que l’époque où les hommes parlaient aux animaux. La vie se résumait à subvenir aux besoins de la communauté et à l’entraide. Les hommes savaient entretenir la convivialité entre eux et les femmes prônaient toujours l’union en toutes circonstances. Telle était la devise : Convivialité-Entraide-Union. Ce village était traversé par un cours d’eau qu’il partageait avec trois autres villages.

La végétation luxuriante faisait partie intégrante de la nature. Le matin, aux aurores, les oiseaux faisaient entendre leur doux gazouillis invitant ainsi monsieur soleil à s’installer royalement dans ses quartiers. C’est d’ailleurs l’un de ses majestueux matins que Sessi fit la connaissance de Dodji. Les deux jeunes gens issus des villages voisins ne s’étaient jamais rencontrés auparavant. Le doux regard de Bignon fut subjugué par la démarche chaloupée de Sessi. Elle avait une taille de guêpe et de très beaux cheveux nattés. Dodji allait au champ alors que Sessi allait puiser de l’eau. Très réservés, ils n’osèrent s’aborder. Ils avaient pourtant déjà senti la flamme de l’amour les consumer tout doucement.

Les trois villages qui partageaient l’unique cours d’eau avaient un grand interdit connu uniquement des adultes initiés : personne n’avait le droit de s’aimer dans la grotte qui abritait la source de la rivière. Seulement, on ne révélait l’interdiction que lorsque les jeunes avaient fait leur initiation à l’âge adulte. Les jours passaient, les semaines aussi puis les mois. Dodji et Sessi avaient l’habitude de se croiser chaque matin en allant à leurs occupations. Les deux tourtereaux se confiaient leurs petits secrets. Ils se complétaient, se comprenaient. Leur idylle avait le reflet de l’innocence. Ils découvraient pour la première fois le sentiment d’amour et en étaient ivres.

Un jour, Dodji eut l’idée de proposer à Sessi de se retrouver en soirée dans la grotte où la rivière naissait. Enthousiastes, les deux prenaient ce rendez-vous à cœur. Ils avaient décidé que si leur première fois se déroulait bien, ils allaient désormais en faire le témoin de leurs ébats. Toute la journée, Dodji réfléchissait à comment combler sa belle. Il rêvassait les yeux ouverts. Les souvenirs du matin restaient scotchés à sa mémoire. Il aimait penser à Sessi, à ses douces mains, à ses jolies dents et au son de son rire. Sessi avait les doigts habiles et aimaient lui fabriquer de petits objets utiles à son quotidien. Ils étaient souvent en rotin ou en bambou. Le soir venu, Sessi et Dodji se retrouvèrent puis s’aimèrent d’amour fou. Ils étaient seuls sur leur petit nuage et leurs regards échangés parlaient pour eux. Des étoiles scintillaient au ciel et faisaient un tapis bleu nuit au-dessus de leur tête. Ils entendaient de temps à autre le hululement lointain d’un hibou ou le froufrou d’un rat qui courait dans les herbes sèches. La malédiction du cours d’eau venait d’être déclenchée. La rivière s’assécha quelques jours plus tard comme par magie. Les villageois inquiets se posaient mille et une questions: Qu’est-ce qui avait provoqué un tel phénomène ? Pourquoi ça leur arrivait et pour combien de temps cela durerait ? Les chefs de village décidèrent de consulter l’oracle pour savoir la cause de cette catastrophe qui s’abattait sur eux. Le devin fut clair et d’un ton péremptoire révéla : « l’unique interdit de la grotte a été transgressé par des jeunes gens. S’ils avouent, des sacrifices seront faits et l’eau reviendra. »

Hébétés, les chefs de village se retournèrent chez eux. Ils organisèrent chacun dans leur village une grande assemblée où tous les parents furent convoqués pour être informé de la nouvelle. Les parents avaient une semaine pour rapporter le nom de leurs enfants ayant commis l’acte. Des jours passaient et aucun parent ne revint dénoncer. Aucun enfant n’avait voulu dire qu’il était fautif. Sessi et Dodji s’étaient entendus pour garder leur acte secret. C’était la panique générale dans les trois villages. Sans eau, c’était la fin de la vie. On décida de convoquer en exil tout jeune proche de l’âge adulte comme sanction au silence. Les mères prirent peur à l’idée de perdre leur progéniture. Elles redoublèrent de persuasion sur leurs enfants pour qu’ils avouent. C’est alors que Dodji n’en pouvant plus du désarroi de sa mère avoua avoir été dans la grotte avec Sessi. Les nouvelles allèrent vite. Le devin informé fit le nécessaire. Les villageois retrouvèrent très vite leur rivière. C’est depuis ce jour qu’ils décidèrent de mieux communiquer avec leurs enfants sans attendre l’âge adulte.

Une plume de Myrtille Akofa HAHO

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